Chrétiens et Juifs - 2
Armando Gargiulo s.j. |
(Jérusalem, Jewish National Library) |
Une époque nouvelle dans la méditation chrétienne sur le Judaïsme.
Déjà au début de ce siècle, Léon Bloy, dans son oeuvre Le salut par les Juifs, a ouvert une époque nouvelle dans la méditation chrétienne sur le Judaïsme. Il y a aussi Nicolas Berdjaev, Giuseppe Dossetti, Giorgio la Pira et en particulier Jacques Maritain qui a dédié sa vie entière à la méditation sur le Mistére d'Israel, en opérant en faveur du peuple juif, très persécuté au cours de ces années.
Il faut au moins rappeler la célèbre phrase de Pie XI: "Nous sommes spirituellement des Sémites" (6 sept.1938), et son encyclique Mit Brenneder Sorge (1937), par laquelle il condamnait le racisme qui aurait provoqué bien des deuils et des malheurs surtout pour les Juifs.
Nous allons maintenant examiner le difficile travail de l'Eglise officielle par lequel elle aboutit au fameux paragraphe 4 de la Déclaration Nostra Aetate, dans le milieu du Concile Oecuménique Vatican II.
Histoire de la Declaration du Concile Vatican II.
On peut dire que tout a commencé le Vendredi Saint 1959 lorsque, "pendant la cérémonie solennelle, le Pape Jean XXIII - sans aucun préavis - ordonna de omettre le pénible adjectif "perfides" dans la célèbre prière pour les Juifs. Ce jeste toucha l'opinion publique hébraïque et suscita beaucoup d'espoir (1).
Ce fut exactement cet espoir qui détermina Julies Isaac, ancien professeur et fonctionnaire d'Etat juif - qui avait perdu sa femme et ses filles dans les camps de concentration et dirigeait l'Association "Amitié hébraïque-chrétienne" - à demander une audience au Pape Jean XXIII. L'audience eut lieu le 13 juin 1960 et Julies Isaac présenta une documentation dont le contenu peut se résumer ainsi: dans les rélations avec les Juifs il y a encore dans l'Eglise un certain enseignement du mépris! L'opinion catholique est incertaine entre deux feux contraires... "Par conséquent il est indispensable qu'une voix se lève du haut... la voix du Chef de l'Eglise, pour indiquer à tous le bon chemin et condamner solennellement l'«enseignement du mépris» dont l'essence est anti-chrétienne".
D'après le témoignage de Mons.Capovilla, secretaire du Pape, c'est justement ce jour-là que le Pape Jean XXIII a pris la décision que le Concile aurait dû s'occuper du problème hébraïque et de l'anti-sémitisme.
A ce propos le Pape chargea le prof.Isaac d'entrer en contact avec le Card. Agostino Bea, dont Il se fiait et donnait toute sa confiance, et le 18 septembre 1960 le Pape confia formellement au Card.Bea - Président du Secrétariat pour l'unité des chrétiens - la charge concernant les relations avec le peuple hébraïque, le peuple élu de l'Ancien Testament.
Le Cardinal Agostino Bea - depuis plusieurs années professeur et Recteur du préstigeux Institut Biblique, depuis toujours dirigé par les Pères Jesuites, devient par la grâce de Dieu le vrai protagoniste non seulement du Document sur l'unité des chrétiens (Unitatis redintegratio) mais sourtout de la Déclaration Nostra Aetate, concernant les rapports de l'Eglise avec les religions non-chrétiennes, en premier lieu avec le peuple et la religion hébraïque (paragraphe 4 de la Déclaration).
Dès le début le Cardinal Bea réalisa l'importance historique et politique de la question et déclara qu'il fallait des changements radicaux de la part de l'Eglise sur les relations "Eglise-peuple hébraïque", même si le processus aurait été long et difficile.
De sa part, tout en prèvoyant une opposition très forte de la part de ses collègues, il aurait fait l'impossible pour déterminer le Concile à une nouvelle attitude positive.
Le Cardinal Bea se mit tout de suite à l'oeuvre et après deux ans présenta un "Schéma" sur les relations entre l'Eglise et le peuple hébraïque. Toutefois, le "Schéma" fut écarté par la Commission qui préparait l'ordre du jour du Concile.
Cette première défaite fut suivie par une deuxième tout aussi grave de la part du Cardinal Secrétaire d'Etat, qui demandait de ne pas publier l'étude que le Cardinal Bea avait élaborée pour la Civiltà Cattolica et d'autres revues étrangères, sous le titre: Les Juifs sont-ils un peuple "déicide" et "maudit par Dieu? (2).
Il fallait une autre intervention du Pape Jean XXIII - le 23 décembre 1962 - afin de poser à nouveau le problème dans l'ordre du jour du Concile. Toutefois, même dans la deuxième session du Concile, quoique les châpitres qui concernaient l'unité des chrètiens avaient été profondément discutés jusqu'à l'approbation définitive (Décret Unitatis Redintegratio, promulgué le 21 nov.1964), les deux derniers châpitres, concernants les Juifs et la liberté religieuse, ne furent pas discutés "faute de temps".
C'est vrai, la première cause de ces problèmes était la violente opposition des Etats arabes et la crainte de représailles contre les chrétiens de ces régions, mais il est aussi vrai qu'une minorité bien chevronnée à l'intérieur et à l'extérieur du Concile exerçait une violente pression et faisait circuler des écrits critiques et tendancieux sur la personne du Cardinal Bea et sur le "Schéma" qu'il avait distribué aux membres du Concile.
Entre-temps, le Secrétariat avait réélaboré le texte, compte tenu des differentes remarques, et la mention du "déicide" avait été supprimée. Ensuite le texte sur les Juifs subit des plusieurs variations.
D'après l'entremise du Pape Paul VI (par l'Enciclique Ecclesiam Suam), on présenta aux Pères Conciliaires, le 25 sept.1964, un Schema spécial sur les religions non-chrétiennes, les Juifs en particulier.
Une année s'écoulait encore avec des hauts et des bas, des réunions entre les délégations des Etats arabes et l'opposition de la minorité à l'interieur du Concile, mais enfin le 25 octobre 1965 on aboutit à la promulgation solennelle du texte. Toutefois, même après la promulgation solennelle du document, la minorité de l'opposition à l'interieur du Concile ne lacha pas, si bien que dans un article écrit pour la Civiltà Cattolica (1965, IV, pp.209-229), le Card.Bea fut obligé de répondre aux arguments exposés par Mons.Carli, évêque de Segni, concernant précisement la responsabilité collective du peuple hébraïque pour la mort de Jésus et toutes les relatives conséquences.
Texte de la Declaration Nostra Aetate sur les Juifs,
à propos de la responsabilite du "déicide".
Le texte approuvé se révèle assez affaibli et monotone, par rapport aux versions précédentes. C'est quand même un texte d'une portée exceptionnelle (3).
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Après avoir affirmé la liaison spirituelle entre l'Eglise catholique et Israel, et après avoir reconnu le "grand patrimoine spirituel commun aux Chrètiens et aux Juifs", le texte continue:
"Si les authorités hébraïques et leurs disciples sont responsables de la mort de Jésus (Gv.19,6), toutefois ce qui a été commis lors de Sa Passion ne peut être imputé sans distinction ni à tous les Juifs de cette èpoque, ni aux Juifs d'aujourdhui.
Si c'est vrai que l'Eglise est le nouveau peuple de Dieu, les Juifs ne doivent pas être présentés comme reniés par Dieu, ni comme maudits, comme si celà avait été déduit de l'Ecriture Sainte. Par conséquent tous doivent faire en sorte que, dans la catéchèse et dans la prédication du Verbe de Dieu, tout ce qui est enseigné soit conforme à la véritè de l'Evangile et à l'Esprit de Christ...
En réalité le Christ, d'après ce que l'Eglise a toujours soutenu et soutient, grâce à Son grand amour, s'est soumis volontairement à Sa Passion et mort à cause des péchés de tous les hommes et pour sauver tous les hommes" (4).
La raison pour laquelle le peuple juif
ne doit pas être appellé "peuple déicide et maudit".
Pendant toute la durée du Concile et même après, le card.Bea se concentra sur ce problème, car il représentait le fondement indispensable de la réconciliation historique entre les chrétiens et les juifs, et pour pouvoir ouvrir de nouveaux chemins de réflexion dans l'exégèse, dans l'histoire et dans le même language théologique.
Voilà un résumé de la pensée du Cardinal d'après ses écrits.
"Sans aucun doute la condamnation et l'execution de Christ constituent en elles même... un crime de déicide, car Jésus est l'Homme-Dieu". Toutefois il s'agit de la responsabilité subjective des hommes: les chefs du Sanédrin et une partie du peuple - qui demandèrent la condamnation - "En étaient-ils conscients ?"
(photo Paolo Scalisi s.j.) |
Ici le Cardinal cite les mots que St.Pierre avait adressé aux Juifs de Jérusalem: "Vous faisiez mourir le prince de la vie ", et immédiatement il ajoute: "Cependant, frères, je sais que cest par ignorance que vous avez agi, ainsi dailleurs que vos chefs" (At.3,15,17).
Saint Paul "fait écho" à St.Pierre dans son discours aux Juifs de Antioche de Pisidie (At13,27). De cette manière les deux apôtres poursuivent l'exemple de douceur que Jésus nous a donné, lorsqu'Il priait sur la Croix : "Père, pardonne leur: ils ne savent pas ce qu'ils font" (Lc 23,34).
"En ce qui concerne la faute individuelle - le Cardinal continue - il est toujours question de savoir jusqu'à quel point les Juifs de Jérusalem ont rèalisé et agi en toute liberté et n'étaient pas aveuglés par les passions, les circonstances, et les situations concrètes".
Il est vrai que les affirmations de Jésus sur Sa dignité de Fils de Dieu étaient très claires et explicites: "Il faut quand même reconnaître que chez ses contemporaines il existait des obstacles, en particuliers pour les chefs, qui les mettaient dans un tel embarras qu'ils ne pouvaient pas comprendre pleinement les affirmations de Jésus et la force des miracles".
Nous, qui avons été élevés depuis plusieurs siècles dans la foi chrétienne, nous risquons de ne pas réaliser la grande difficulté pour un juif du temps de Jésus, élevé au plus strict monothéisme, de comprendre ce que voulait dire être vraiment "Fils de Dieu" et "une seule chose avec le Père", le Dieu invisible du Sinai en forme humaine! Pour Pierre aussi: "Cette révelation test venue non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les Cieux" (Mt.16,17).
Du point de vue historique, il est certain que ce fut seulement un petit groupe qui avait voulu la condamnation de Jésus: même pas tous les membres du Sanédrin. De plus, la foule qui lança le cri brutal: "Que son sang soit sur nous et sur nos enfants" (Mt 27,25) avait été manipulée, d'après ce que nous lisons dans l'Evangile de Marc (Mc 15,11): "Les grands-prêtres excitèrent la foule", la même foule qui en suivant Jésus au calvaire, en le voyant mourir, "voyant ce qui était arrivé, sen retournaient en se frappant la poitrine" (Lc 23,48).
Cest pourquoi il ne faut pas attribuer à tous les Juifs de Jérusalem cette responsabilité et encore moins aux Juifs de l'entière Palestine! Il serait plus absurde encore de culpabiliser tous les Juifs de tous les siècles, en tant que "peuple hébreu".
Comment doit-on interpreter les accusations, les prophéties de châtiments, les larmes mêmes de Jésus sur le sort de Jérusalem? (Mt.21,43-46; 23,31-36; Lc19,43ss). "Sans le principe de la résponsabilité collective - écrit Mons.Carli - tout celà serait un mystère impénétrable!"
Le Cardinal donne une large explication à tous les textes qui relatent sur les reproches, les menaces, les châtiments: ils concernent la gravité objective du manque d'accueil de l'Envoyé du Père, annoncé par les Prophètes. Il s'agit de la révelation de la sévérité du jugement de Dieu sur toutes les forces du mal, "l'empire des tenèbres", comme Jean affirme plusieurs fois.
"Ce n'est pas le fait d'apartenir à un peuple qui caractérize le jugement, mais plutôt d'agir en opposition à Dieu, à ses prophètes, sourtout à Jésus. En plus, il faut tenir compte de la prospective typique prophétique, d'après laquelle le jugement sur Jérusalem est en même temps le type et le symbole du jugement dernier sur le mal et sur les puissances ennemies de Dieu... Tout cela explique la terrible réalité historique, beaucoup plus qu'une resposabilité supposée ou culpabilité collective de tout le peuple d'Israël pour la crucifixion de Jésus..."
L'expression "responsabilité collective", le Cardinal Bea la remplace - tout en étant dans la mentalité biblique - par "solidarité sociale et collective" dans le bien et dans le mal: "Le fait que le jugement atteint tout le peuple laisse supposer l'existence de facteurs et liens sociaux qui entrainent les chefs et les membres d'un peuple dans une sorte de communauté du bien et du mal, mais il n'implique pas la culpabilité du peuple en tant que tel".
Le Catéchisme de l'Eglise catholique de 1992, relate sur les Juifs et l'Hebraïsme (574-500). Il synthétise et regroupe le mieux des documents officiels les plus importants dans la ligne de ce que le Concile a affirmé.
Tout celà peut paraître évident et même depassé aux "experts", 32 annèes après l'approbation de la Déclaration du Concile. C'est pourtant indispensable de faire connaître à tous et appronfondir ce "point de départ", qui a coûté au Cardinal Bea tant de travail et de souffrances.
Notes :
1 - Stjepan Schmidt: Agostino Bea, le Cardinal de l'unité, Citta' nuova 1987.
2 - L'article a été publié par Civiltà Cattolica en 1982 - vol.I -pp.430-446.
3 - L.Sestrieri - G.Cereti: Le Chiese cristiane e lEbraismo, Marietti 1983. Ce livre relate aussi les differents commentaires des représentants juifs aux prises de position de l'Eglise catholique.
4 - Le texte de la déclaration Nostra Aetate, ainsi que d'autres documents cités dans l'article, peuvent être retrouvés dans l'appendice du volume de M. Pesce: Le Christianisme et sa racine hébraïque, Dehoniane 1994.
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