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Edith Stein: Traduction par Carmela Cardone |
1 - Les différents domaines de sa recherche
"Juive, philosophe, carmélite, marthyre," Edith Stein (1891-1942), "qui porte dans sa vie intense une synthèse dramatique de notre siècle" (Jean Paul II, 1er mai 1985), et que lEglise compte parmi ses Saints (dès le 11 octobre 1998: n.d.r.), ouvre des voies de rapport et de communion dans des domaines et à des niveaux différents, mais concernant toutes des noeuds importants de lexpérience humaine, chrétienne, ecclésiale, interreligieuse." (1).
Dautres experts ont écrit et écriront pour éclairer lapport de pensée et daction que cette femme si riche et multiforme a assuré dans ces différents domaines.
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dans une photo de 1926 |
Par exemple, dans le domaine socio-culturel, Edith se prodigua, par des écrits, des cours, des conférences, à promouvoir le rôle de la femme dans la société et dans lEglise. Par des recherches sur la notion de lEtat, elle en éclaira son rapport avec la nation, avec le peuple et avec la société et aussi son équilibre précaire avec la sphère religieuse. Elle, qui au début était fortement nationaliste et "prussienne", après la grande guerre prit parti pour la République de Weimar et sengagea fortement à contrecarrer les premiers succès du parti nationalsocialiste.
Cest surtout dans le domaine philosophique quEdith a laissé des signes ineffaçables doriginalité: élève et assistante préférée de Husserl, à Friburg, elle aurait mérité de lui succéder à la chaire (ce fut, au contraire, Heidegger, consentant au nazisme, qui prit cette place!). Dépassant son maître, elle essaya de jeter un pont entre la philosophie contemporaine, synthétisée dans la phénoménologie husserlienne et la tradition médiévale, formulée par la philosophie de Saint Thomas, en dévançant ainsi la néo-scholastique.
Son chef-doeuvre est "Etre fini et Etre éternel", presque une nouvelle ontologie, synthèse de philosophie et de mystique. Si elle avait pu continuer ses recherches et créer un mouvement de pensés, comme cétait dans sa nature, peut-être on laurait saluée comme la plus grande philosophe de notre siècle.
Dans le domaine religieux-mystique, enfin, traversant la spiritualité dominicaine, bénédictine et aboutissant à la mystique de Sainte Thérèse dAvila et de Saint Jean de la Croix, elle réalisa son projet de vie: pensée et expérience de la Croix avec le Christ Crucifié, comme sacrifice-donation pour le salut de son peuple.
Son dernier écrit, "La Science de la Croix" (Scientia Crucis), resta inachevé, parce quelle laurait justement conclu dans une chambre à gaz au camp de concentration dAuschwitz!
Dans tous ces domaines, soit par la pensée, soit par laction, le fil rouge de la continuitè a été l "intersubjectivité" (einfulung, "empathie", intuition emphatique), la "communion".
Ce que je me propose maintenant cest de démontrer le chemin de rapport et de communion qui sest réalisé, dans la vie dEdith, entre son être juive et son être sainte-martyre catholique.
On a de la chance car Edith même nous a laissé lhistoire de sa famille, avec des traits autobiographiques de son enfance et de sa jeunesse (2). Edith naît à Breslau (aujourdhui territoire polonais) le 12 octobre 1891, dans une famille juive très pratiquante. Cadette de sept enfants, elle naît justement le jour dune fête religieuse hébraïque, le jour du Kippur, cest-à-dire du Pardon. Pour sa mère, Auguste, cétait là le présage dun destin spécial pour sa fille.
Voilà comment elle rappelle la tradition religieuse dans sa famille maternelle: "Les garçons étudièrent la religion sous la direction dun professeur juif; ils apprirent aussi un peu dhébreu Ils apprirent les commandements, lirent des morceaux tirés des écritures et apprirent par coeur quelques psaumes (en allemand). On leur enseigna à respecter toutes les religions et à jamais les dénigrer. Son grand-père enseigna à ses fils les prières prescrites. Le samedi après-midi les parents battaient le rappel des enfants qui étaient à la maison, pour réciter avec eux les prières du soir et pour les expliquer. Létude quotidienne des Ecritures et du Talmud, considérée comme un devoir de lhomme juif dans les siècles précédents et encore en vigueur chez les juifs orientaux, nétait plus pratiquée chez mes grands-parents; malgré cela tous les préceptes de la Loi étaient observés avec la plus grande rigueur" (3).
Ensuite Edith raconte les pratiques religieuses vécues dans sa famille à loccasion des fêtes les plus importantes. En effet quelques remarques nous éclairent sur la compréhension du type déducation assimilée. Par exemple, à loccasion de la liturgie du Seder (Pâques),elle note: "La solennité de la fête souffrait du fait que seulement ma mère et les enfants les plus petits y participaient avec dévotion. Mes frères qui devaient dire les prières à la place de notre père, qui était mort, le faisaient dune manière peu digne. Quand laîné manquait et que le cadet assumait les fonctions de maître, il faisait clairement remarquer combien il se moquait intimement de tout ça" (4).
A loccasion de la fête du Pardon (Kippur): "Ce soir-là pas seulement ma mère allait au temple, mais elle était accompagnée par mes soeurs les plus âgées et aussi par mes frères qui considéraient leur devoir le fait de ne pas manquer Aucun de nous ne se dispensait du jeûne, même quand nous ne partagions plus la foi de notre mère et que nous ne suivions plus les prescriptions rituelles hors de chez nous" (5).
Donc ce qui de ce milieu a mis de fortes racines en Edith ce nest pas la foi dans le Dieu dIsraël, mais une grande rigueur morale dérivant de la Loi. "Maman nous apprenait lhorreur du mal. Quand elle disait: 'cest un péché', ce terme, qui exprimait le comble de la laideur et de la méchanceté, nous laissait égarés ".
Ailleurs (6) elle rappelle ainsi les années de son enfance. Elle-même, sur le point désormais de se transférer de Breslau à lUniversité de Göttingen (1911), se confesse "non-croyante, douée dun fort idéalisme éthique" (7). Elle gardera une grande estime et admiration pour la piété religieuse de sa mère, et elle laccompagnera toujours, lorquelle est en famille, à loffice de la synagogue, même après son baptême, même à la veille de son entrée au Carmel.
Et maintenant quelques traits de sa limpidité morale: quand on lui représenta, à travers la lecture dun texte romancé, la vie estudiantine par des aspects répugnants, débauche, alcoolisme etc., elle en resta dégoûtée à tel point quelle ne réussit pas, pendant des semaines, à se rétablir dans sa propre gaîté (8). Et pourtant Edith, bien quextérieurement réservée et consacrée avec dévouement à son travail, gardait dans son coeur "lespoir dun grand amour et dun mariage heureux", et note: "Sans avoir aucune connaissance de la dogmatique et de la morale catholique, jétais néanmoins imprégnée de lidéal matrimonial catholique" (9). Cest le chemin souterrain de la Loi de Moïse à lEvangile de lAmour!
3.1 - Husserl et l'Université de Göttingen
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(photo de l'époque) |
A la rigueur morale correspond en Edith, dans son intelligence vive et profonde, la recherche et la soif de la vérité. Elle ne pouvait se sentir satisfaite du courant psychologiste de type positiviste, prédominant à lUniversité de Breslau, et pour cela elle sorienta, dès quelle la connut, vers la "Phénoménologie" dEdmund Husserl, professeur titulaire à Göttingen.
Voilà comment, après des années dexpérience, elle décrit la méthode de Husserl. "Sa manière de diriger le regard sur les choses-mêmes et déduquer à les saisir intellectuellement par une rigueur absolue, à les décrire dune façon sobre, fidèle et consciencieuse, à libérer ses élèves de tout arbitre et de toute fatuité dans la connaissance, en les conduisant vers une attitude cognitive simple, soumise à lobjet et, par là même, humble. En même temps il a appris à se libérer des préjugés et à surmonter tous les obstacles qui pourraient détruire la sensibilité vers de nouvelles intuitions. Cette attitude à laquelle il nous a élevés de manière responsable, a libéré beaucoup dentre nous, en nous rendant disponibles à légard de la vérité catholique" (10).
Mais déjà à partir des premières années de Göttingen (1911-1914) elle note: "Javais un respect profond pour les questions concernant la foi et javais déjà connu des personnes croyantes; parfois jallais même dans une église protestante avec mes amies mais je navais pas encore retrouvé le chemin vers Dieu" (11).
3.2 - Milieu du groupe husserlien
Cest un fait historique remarquable: dans le groupe délèves et de collaborateurs de Husserl plusieurs conversions ont eu lieu. Même Husserl et sa femme étaient passés du judaïsme au protestantisme, à lEglise Réformée Luthérienne de Vienne, où ils reçurent le baptême (Husserl avait 27 ans). Ses fils avaient été élevés dans la religion protestante.
Bien que dans son travail elle ne se pose pas explicitement le problème religieux et quelle affirme ne pas être un philosophe chrétien, cependant, dans une conversation privée avec son élève et amie Aldégonde, Edith sexclame: "Je vous lai dit tant de fois: ma philosophie, la phénoménologie, nest quun chemin, une méthode qui permet à ceux qui se sont éloignés du christianisme et de lEglise de revenir à Dieu" (12).
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avec sa femme Anne |
Dans le groupe husserlien se distingue le prof. Adolf Reinach qui, avec sa femme Anne, se convertit du judaïsme à la foi évangélique. Et celle-ci, après la mort de son mari, passa à lEglise catholique. La même chose arrivera à la femme du prof.Alexandre Koyré, converti lui aussi.
Le prof. Hedwing Conrad-Martius et son mari, qui sétaient convertis à la foi évangélique, seront des chers amis dEdith. Cest justement chez eux quEdith aura le grand foudroiement après la lecture, dune seule haleine, de lAutobiographie de Sainte Thérèse dAvila: "Voilà la Vèrité!" Et ce sera son amie Hedwig, protestante, la marraine au baptême catholique dEdith.
Mais ce fut surtout Max Scheler, qui sajouta plus tard au groupe et qui était souvent en polémique avec Husserl, à influencer Edith: "La manière quil avait de diffuser des sollicitations géniales sans les approfondir systématiquement, avait quelque chose de brillant et de séduisant" (13). Ses écrits concernant les valeurs de lemphatie avaient pour Edith une importance spéciale. Juste alors elle commença à sintéresser des problèmes de lEinfulung (empathie, intuition empathique) qui fut le sujet de son mémoire.
Mais linfluence de Scheler devint importante au delà même du domaine philosophique. En effet il était passé du judaïsme à lEglise catholique, mais ensuite pour des raisons privées, il sen était éloigné et enfin il y était rentré. Scheler "avait beaucoup didées catholiques et savait les divulguer se servant de son intelligence brillante et de son habilité linguistique. Ce fut ainsi que jentrai en contact pour la première foi avec un monde qui jusqualors métait complètement inconnu. Cela ne me conduit pas encore à la foi, mais me fit découvrir un domaine de "phénomènes" devant lesquels je ne pouvais plus être aveugle. Les limites des préjugés rationalistes où javais grandi sans le savoir, sécroulèrent, et le monde de la foi apparut tout à coup devant moi. Des personnes avec qui javais des rapports quotidiens et pour qui jéprouvais de ladmiration, vivaient dans ce monde-là. Cela devait donc valoir la peine au moins dy réfléchir sérieusement. Pour linstant je ne moccupai pas méthodiquement de problèmes religieux; jétais trop prise par beaucoup dautres choses. Je me contentai daccueillir en moi, sans opposer de resistance, les stimulus qui me venaient du milieu que je fréquentais, et presque sans men apercevoir jen fus peu à peu tranformée" (14).
En réalité dans ces années de Göttingen la "soif de la vérité", quEdith disait être sa seule prière, se transformait inconsciemment en "soif de Dieu". Par exemple en 1916, quand, à la veille de la soutenance de son mémoire, à Fribourg, elle a une longue conversation avec Hans Lipps, lun du groupe qui fait de lironie sur la ferveur de deux amis, Dietrich Von Hildebrand et Siegfried Hamburger qui sétaient convertis au catholicisme, Edith note: "Non, je nétais pas parmi ceux-là. Jaurais presque dit: 'Malheureusement non!'" Son ami affirme ny rien comprendre, et elle: "Moi, je comprenais un peu. Mais je ne pouvais dire beaucoup à ce propos" (15).
NOTES
1 - Emanuela Ghini o.c.d., Edith Stein: ebrea, filosofa, carmelitana, martire, Osservatore Romano, 13 septembre 1998.
2 - Edith Stein, Storia di una famiglia ebrea, Città Nuova, Rome 1998.
3 - Ib.,p.28.
4 - Ib.,p.64.
5 - Ib.,p.66.
6 - Teresa Renata dello Spirito Santo, Edith Stein, Morcelliana, Brescia, 1952, p.18.
7 - Edith Stein, oeuvre citée, p.178.
8 - Ib.,p.197.
9 - Ib.,p.206.
10 - Extrait de J.Blouflet, Edith Stein, filosofa crocifissa,
Paoline, Milan,1998, pp.157-158.
11 - Edith Stein, oeuv.cit., p.288.
12 - Du Journal de Soeur Aldégonde, en E.De Miribel, Edith Stein, Paoline, Milan, 1987, p.214.
13 - Edith Stein, oeuv.cit., pp. 237-238.
14 - Ib., p. 362.
15 - Ib., p. 291.
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