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Edith Stein: Traduction par Carmela Cardone |
3.3 Expériences accélerant son chemin
En 1915 éclate la première guerre mondiale. Edith qui venait dêtre reçue à sa maîtrise en philosophie, présenta une demande à la Croix Rouge pour entrer dans le service sanitaire. Cest ainsi quelle commença à faire son service comme "auxiliaire", pendant quelques mois, dans un grand hôpital militaire pour maladies infectieuses, à Weisskirchen, en territoire autrichien. Aux remontrances de sa mère pour telle décision, elle objecta: "Si les gens étaient contraints à vivre dans les tranchées, pourquoi moi, devrais-je être mieux queux?" (16). De son côté, elle voudrait encore continuer ce service, en pensant à tant de ses collégues qui sont au front (et quelquun nen reviendra pas vivant. Mais elle nobtient pas le renouvellement.
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Certainement cette expérience a été pour Edith une occasion de croissance spirituelle, comme un détachement de soi et de ses projets scientifiques, une plus grande ouverture aux autres et une rencontre réelle avec la souffrance et la mort. A la fin de la guerre on lui attribua, pour la dignité et le dévouement à son travail dinfirmière, la "médaille du courage" de la Croix Rouge.
Dans la vie de la jeune il ne manque pas, dans ses années-là, dépreuves telles que les déceptions sentimantales, les problèmes familiaux, les crises intellectuelles; elle se bat aussi avec les développements du chemin "phénoménologique" de son maître Husserl, dont elle est devenue lassistante. Edith ne partage pas ces évolutions et sent le poids trop fort de cette collaboration. Elle qui a tant désiré un poste denseignement à lUniversité, voit échouer toute tentative à ce propos (octobre 1919), même si Husserl appuie sa demande.
Mais au mois de novembre 1917 elle reçoit la nouvelle de la mort dAdolf Reinach, tué sur le front des Ardennes. Pour Edith cest un choc, parce qu Adolf Reinach nest pas quun maître pour elle, il est surtout ami et confident. Or, vivant auprès de la veuve Anne Reinach, et collaborant avec elle pour classer le papier de son mari en vue dune publication, elle fait une expérience de foi fidéiste, toute positive.
M.et M.me Reinach venaient de se convertir au protestantisme. Mais le mari se sentait déjà proche du catholicisme, comme cela ressort de ses "Notes sur une philosophie de la religion". Ce fut sa femme à vouloir le baptême le plus tôt possible: "Ne compromettons pas notre avenir; quand nous serons en communion avec le Christ, il nous conduira là où il voudra. Entrons dans son Eglise, je ne peux plus attendre!".
Cest justement dans cette épreuve suprême, la mort de son mari, quAnne puise dans la "communion avec le Christ" tant de force et tant de paix. Cest elle en effet qui, au lieu de recevoir des autres,console ceux qui lentourent. Pour Edith cest une expérience, déterminante, de la Croix du Christ, comme elle confiera ensuite au P.Hirshmann, jésuite (17).
4 Baptême et conversion à Christ
Edith arrive au baptême le I er janvier 1922. Elle avait abandonné son travail dassistante de Husserl (1929) et sétait rétirée à Breslau, en se concentrant sur sa recherche personnelle aussi bien philosophique que religieuse et en se construisant même de nouvelles formes denseignement. Elle passe de longues périodes chez ses amis Conrad-Martius, à Bergzabern, dans le Palatinat, même en travaillant durement les champs, avec un dévouement inépuisable très silencieuse et secrète... Elle semblait presque absorbée dans une méditation ininterrompue
Le dimanche elle accompagnait Edwig à léglise protestante, pour loffice. Un jour elle observa: "Pour les protestants le ciel est fermé, pour les catholiques au contraire il est ouvert". Même avant sa conversion, Edith avait un profond respect pour lEucharestie, en y pressentant un mystère ineffable (18).
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le 1erjanvier 1922 |
On peut lire un passage autobiographique sur le drame intérieur quEdith est en train de vivre dans un texte, écrit par elle-même, sur la "Causalité psychique", publié juste en 1922, dans les Annales de Husserl: "Je fais des projets pour mon avenir et jorganise par conséquant ma vie présente. Mais au fond je suis convaincue quil y aura un certain événement qui jettera à la mer tous mes projets. Cest la foi vive, la foi authentique à laquelle je refuse encore de consentir, cest à cette foi que jempêche de devenir active en moi".
Le texte, très beau, continue par la description de la transformation qui a lieu dans cet état de "repos en Dieu", à partir du silence de la mort et débouchant dans un afflux de vie nouvelle, à cause de la présence dune "force qui nest pas la mienne et qui, sans faire aucune violence à mon activité, devient active en moi".
On peut alors saisir le sens de son cri: "Voilà la vérité!", quEdith sent retentir dans son esprit à la fin de la lecture de lAutobiographie de S.te Thérèse dAvila, avec ces paroles: "Je comprends pleinement la vérité en me donnant, en mabandonnant complètement à lAmour" (Jean 3,21; Eph.4.15). La "foi" dans le Christ nétait pas seulement la conclusion de sa longue recherche intellectuelle, mais la synthèse dune "nouvelle vie" produite par la grâce.
Conversion à Christ: reniement du judaïsme?
Cest là un point très important pour comprendre dans quelle mesure est "prophétique" laventure d Edith. Il suffit de penser à ce quil arrive, plus ou moins dans ces mêmes années, dans un autre groupe damis passés au christianisme évangélique: Eugen Rosenstock, Hans et Victor Eherenberg, qui gravitaient autour de lUniversité de Leipzig.
Lun deux, Franz Rosenzweig (1886-1929), allait se décider, dans un premier moment, pour le baptême, mais ensuite il a un sursaut dorgueil de sa propre racine hébraïque et, pendant une confrontation durée longtemps avec son ami Rosenstock, nie polémiquement quil peut y avoir une base commune entre le juif comme tel et le chrétien dascendance hébraïque. "Il ny a aucun substrait hébraïque vivant dans le chrétien militant et encore moins, selon Rosenzweig, il y a quelques licéités pour lhybride juif-chrétien. En devenant chrétien on nest plus juifs, on a cessé complètement de lêtre. Ou plutôt en vérité on ne la jamais été, autrement la vive appartenance à la communauté synagogale naurait pas rendu possible le passage au christianisme" ( 19).
Voilà la mentalité dominante. La mère dEdith, par exemple, ne put jamais comprendre et accepter que sa fille,qui, tout en continuant à fréquenter avec elle la synagogue, sétait adressée au Christ: cétait une trahison, une séparation radicale de ses biens les plus chers, de son propre peuple, de sa propre religion! Même le grand philosophe juif Henri Bergson, qui avait abouti, dans son long chemin, au Christ des évangiles, hésitait, dans les dernières années de sa vie (1859-1941), à se faire baptiser dans lEglise catholique, par crainte que son geste ne fût interprété comme un détachement de son peuple juste dans le moment le plus dur de la persécution nazie.
Or il est indubitable que la conversion dEdith à Christ, arrivée avec le baptême du 1er janvier 1922, non seulement ne représenta pas le détachement et encore moins la trahison de son être juive, mais, paradoxalement, elle marqua une nouvelle redécouverte de sa propre judéité.
Un jour, en parlant de la conversion dEdith Stein, Husserl dit: "En elle tout est authentique Mais, en fin de compte, il y a, au fond de tout juif, un absolutisme et un amour du martyre" (20).
Cest bien cela, en tant que "véritable juive", attirée par Dieu, Edith vit seulement pour Lui, le regard fixé sur son Seigneur crucifié, Jésus de Nazareth, Roi des Israélites, et son désir de simmoler pour le Christ ne fait quun avec son désir de simmoler pour son peuple.
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Sur ce sujet, outre aux sources citées, jai trouvé sur Internet une excellente étude du P.Jean Sleiman, Définiteur Général de lOrdre des Carmes Déchaux. Cet écrit a été lu au Symposium International sur Edith Stein, qui a eu lieu au Teresianum de Rome le mois doctobre 1999, à loccasion de sa canonisation.
La mentalité dominante dans le milieu familial est exprimée, au bout de quelque temps, par la nièce d Edith, Susanne Batzdorff-Biberstein: "En devenant catholique ma tante avait abandonné son peuple; son entrée au couvent manifestait devant le monde extérieur une volonté de se séparer du peuple juif." (21).
Jean Paul II, au contraire, dans son homélie pour la béatification (1987), affirmait, en connaissance de cause: "Recevoir le baptême ne signifia nullement, pour Edith Stein, rompre avec le monde hébraïque. Elle soutient plutôt: 'Quand jétais une jeune fille de quatorze ans je cessai de pratiquer la religion hébraïque et, après mon retour à Dieu, moi, je me suis, avant tout, sentie juive'".
Edith se considère "fille dIsraël" et elle en sera fière pendant toute sa vie, parce quelle sent que cest le peuple de Christ même: "On ne peut même pas imaginer jusquà quel point il est important pour moi, tous les matins, quand je vais à la chapelle, de me répéter, en levant les yeux vers le Crucifié et vers limage de la Vierge: Ils étaient de mon même sang!" (22).
Au père jésuite Hirschmann elle écrit: "Vous ne pouvez pas imaginer ce que signifie pour moi le fait dêtre fille du peuple élu, ça signifie appartenir au Christ non seulement par lesprit, mais par le sang" (23). Comme juive Edith ne fait pas une question de "race". Immergée dans le mystère dIsraël, elle contemple dans le Christ Crucifié, "roi des Israëlites", la pleine réalisation des promesses, des attentes de lalliance divine avec son peuple. Pour cela tous les juifs appartiennent au Christ !
Rappelons-nous la date de naissance dEdith: le 12 octobre 1891, jour dans lequel tombait la fête hébraïque du Kippur, jour du pardon et de la réconciliation. Or Edith, devenue catholique et sur le point dentrer au Carmel, réfléchit sur le lien prophétique entre le jour du Kippur et le jour du Vendredi Saint: "Le jour de la Réconciliation dans lAncien Testament cest limage du Vendredi Saint: lagneau immolé pour les péchés du monde représente lAgneau Immaculé". Le Christ, "en acceptant de mourir victime, est lEternel Sacrificateur" (24).
Christ, donc, appartient au peuple juif, mais lEglise aussi, dit en exultant Edith dans son "Dialogue nocturne": "Je vis naître lEglise du sein de mon peuple. De son coeur je vis ensuite surgir, comme un tendre sarment qui venait de fleurir, lImmaculée, la Toute Pure, descendante de David". Et encore: "Dans le Coeur de la Vierge", fille dIsraël, " du Coeur de Jésus je vis sécouler la plénitude de la grâce" (25 ).
NOTES
16 Chf. J.Bouflet, Edith Stein, filosofa crocifissa, Paoline, Milan, pp.113-114.
17 Du journal de Sr.Aldégonde, en E.De Miribel, Edith Stein, Paoline, Milan 1987, p.50.
18 Ib., p.51.
19- F.Rosenstock, La radice che porta, Lettere su Ebraismo e Cristianesimo, Marietti, Gênes 1992, Introduction de Gianfranco Bonola, p.23.
20 J.Bouflet, oeuv. Cit., p.247.
21 J Sleiman ocd., Edith Stein, Martyre de Christ pour son peuple, en Symposium International: Edith Stein, Témoin pour aujourdhui, prophète pour demain, Teresianum, Rome 1998,
www.ocd.pcn.net/edsi_sle.htm
22 Ibid.
23 J.Bouflet, Edith Stein, filosofa crocifissa, Paoline, Milan 1998, p.299.
24 J.Sleiman, o.c.d.
25 Ibid.
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